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Intervention de S. E. Monsieur Hubert de LA FORTELLE, Ambassadeur, Représentant Permanent de la France auprès de la Conférence du Désarmement, Conclusions de la Présidence française

(Genève, le 20 juin 2002)

Monsieur le Secrétaire Général, mes chers collègues,

Après quatre semaines, la Présidence française de la Conférence du Désarmement parvient pratiquement à son terme aujourd'hui même si théoriquement elle ne s'achèvera que dimanche 23 juin à minuit. Conformément à une tradition bien établie, il me revient d'en dresser un bilan aussi objectif que possible tant du point de vue de la méthode que de ses résultats. Je vous livrerai enfin quelques réflexions sur le contexte général de nos activités.

La méthode tout d'abord.

Elle n'est pas très originale. J'ai privilégié la voie de la consultation bilatérale. J'ai ainsi pu rencontrer 46 délégations sur les 65 représentées dans notre Conférence. Les autres n'ont pu, faute de temps, ou n'ont pas souhaité, par manque d'intérêt, venir me voir. J'ai également pu rencontrer les groupes ou leurs coordinateurs, soit à l'occasion de contacts spécifiques, soit lors des nombreuses rencontres qui agrémentent la vie sociale de notre "club", dont la réputation n'est plus à faire. Enfin, j'ai tenté de rendre les consultations présidentielles aussi vivantes et interactives que possible. J'espère, en toute modestie, y être parvenu.

Les résultats ensuite.

Ceci ne constituera une surprise pour personne: mes consultations n'ont pas permis de faire apparaître un moyen, petit ou grand, de relancer la Conférence du Désarmement. Je ne vous avais pas laissé d'espoirs démesurés lors de mes trois interventions précédentes. Instruit par l'expérience de mes prédécesseurs, j'ai travaillé dans deux voies complémentaires:

- En premier lieu, la voie alternative de l'échange de vues ou du dialogue. Elle me paraissait être le plus petit dénominateur commun sur lequel nous pourrions nous retrouver, au-delà de nos différences, pour tenter de rompre le cercle vicieux de l'inertie. Je dois confesser mon échec. Rien n'y a fait! Et pourtant - vous en êtes témoins - vos idées, vos suggestions, ont permis d'explorer toutes les voies possibles d'un tel dialogue, même les plus modestes. Certains d'entre nous ne sont toujours pas en mesure de retenir cette approche. A ce stade, je tiens à remercier nos trois coordonnateurs spéciaux sur les questions de procédure pour leur dévouement dans l'accomplissement de leur tâche délicate: ils apportent la preuve que, dans certaines conditions, un certain dialogue - même limité - reste malgré tout possible.

- En deuxième lieu, la voie principale du programme de travail sur lequel nous disposons de ce fameux "Patrimoine commun" élaboré, avec beaucoup de courage, et d'intelligence, par mes prédécesseurs. Elle se révèle ici encore être une impasse. Cette approche, consistant à se mettre d'accord sur un plus petit dénominateur commun, s'est transformée au fil des sessions à tel point que l'Ambassadeur d'Algérie a proposé la formule de "la multiplication des diviseurs". Mais j'ai pu, à la fin de ma présidence, déceler un léger

frémissement. Je forme le vœu qu'il constitue un signe précurseur d'un printemps longtemps désiré après un hiver interminable. Peut-être "l'esprit de Moscou" soufflera un jour, que je souhaite pas trop éloigné, dans la Salle du Conseil!

Une réflexion, enfin, sur le contexte global.

Pris dans son acception la plus large, le concept de la maîtrise des armements et du désarmement, conçu en pleine guerre froide et mis en oeuvre au cours des trois dernières décennies. marque aujourd'hui le pas. Désarmement et non-prolifération, qui en avaient constitué la clé de voûte, subissent une érosion. Une mutation affecte aujourd'hui aussi bien le désarmement bilatéral que le désarmement multilatéral. A cet égard, la paralysie

qui frappe la Conférence du Désarmement en constitue un des signes tangibles. Nous devons nous interroger:

le monde n'en serait-il pas venu à transcender l'approche traditionnelle pour dériver subrepticement au-delà de "l'arms control" ou ("beyond arms control")? Lors de son intervention en plénière la semaine dernière, l'Ambassadeur du Maroc déclarait à juste titre: "Une nouvelle page de l'histoire du désarmement a été écrite le 14 mai à Moscou avec la signature...d'un Traité de désarmement....Ce Traité marque une véritable rupture par rapport à l'approche traditionnelle du contrôle des armements..." En bien ou en mal ? Il est impossible de trancher aujourd'hui. L'histoire le dira.

Un diplomate français, qui fut également Ministre des affaires étrangères dans l'entre-deux guerres relate ainsi dans un ouvrage intitulé: "Le Quai d'Orsay sous trois Républiques" ses souvenirs des travaux de la Conférence du Désarmement dans les années 1930:

"Et dans le somptueux Palais de Genève, il n'y avait plus que des acteurs qui s'agitaient frénétiquement, craignant que leur théâtre ne finisse par fermer ses portes...Ils montaient sans relâche des intrigues compliquées et subtiles qui ne menaient à rien."

Prenons garde, faute d'un sursaut salutaire, qu'un jour ne vienne où ce "théâtre" ne ferme ses portes, définitivement ou non. Nous n'aurions rien à y gagner, et probablement tout à y perdre. Essayons, au moment où nous nous apprêtons à célébrer le soixante-dixième anniversaire de la première Conférence du Désarmement, de tirer les enseignements du passé.

Je tiens à présenter tous mes meilleurs vœux de succès à l'Ambassadeur d'Allemagne, Volker Heinsberg, qui me remplacera, à partir de la semaine prochaine à ce fauteuil. Au nom de l'amitié franco-allemande, plus vivante que jamais, j'espère, faute de mieux, que la somme d'enseignements et de réflexions collectées par la présidence française sera utile à la présidence allemande, à laquelle j'offre tous mes vœux de succès et, si elle le souhaite, toute la collaboration de ma mission.

Enfin, je souhaite remercier tous ceux qui permettent à notre Conférence de fonctionner efficacement et dans la bonne humeur sous la férule de notre Secrétaire Général, M. Sergei Ordzhonikidze et de notre Secrétaire Général adjoint, M. Enrique Roman-Morey. Leur aide m'a été précieuse. Il me tient à cœur de décerner une mention spéciale - même si nous ne sommes pas au Festival du cinéma de Cannes - à toutes et à tous nos interprètes. Je les remercie en votre nom à tous pour le travail formidable qu'ils font, dans l'ombre et la discrétion, pour nous rapprocher lorsque tout nous sépare, pour traduire l'intraduisible, pour donner clarté à ce qui ne l'est pas et pour nous accompagner dans notre "longue marche".

"L'homme est comme l'arbre que l'on doit secouer pour en faire tomber les fruits" a dit Lamartine.

Je souhaite à mes successeurs, et d'abord à l'Ambassadeur d'Allemagne, de mieux parvenir à secouer la Conférence du Désarmement que je ne l'ai fait.

Je vous remercie de votre patience.

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